L’Afrique et l’Internationale socialiste : est-ce la chute finale ?

Avec la démission du Malien Ibrahim Boubacar Keïta, l’organisation fondée en 1951 a perdu l’un de ses illustres représentants en Afrique francophone. Le symbole d’un déclin qui semble inexorable.

L’or. Le marbre. Le millier de lustres en cristal. Tout, au cœur de l’Emirates Palace d’Abou Dhabi, est fait pour couper le souffle et écraser le visiteur sous le poids de la magnificence. L’endroit est orgueilleux, à l’image des Émirats arabes unis. Sous la coupole d’une quarantaine de mètres de diamètre qui surplombe le grand hall se croisent touristes, princes et hommes d’affaires. Quelques déracinés aussi.

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En ce mois de septembre, un ancien roi d’Espagne y occupe une suite de luxe de 280 mètres carrés, avec jacuzzi et majordome. Juan Carlos Ier a abdiqué en 2014 et s’ennuie ferme, mais il a préféré quitter son royaume, où un scandale de 200 millions de dollars le poursuit. À 82 ans, l’ex-monarque est visé par une enquête judiciaire pour corruption. Il n’en rêve pas moins de rentrer chez lui.
Non loin, un autre client du palace, de sept ans son cadet, prend son mal en patience. Rien ne les rapproche, hormis une chose : lui aussi a abdiqué – c’était le 18 août dernier. Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) se repose désormais, tout en suivant un protocole de soins. Entouré de ses proches, l’ancien président malien a momentanément laissé derrière lui son pays et les militaires qui ont obtenu sa chute.

 

 

Trahison
IBK l’a affirmé à la télévision publique : s’il a rendu les armes, c’est pour « qu’aucun sang ne soit versé ». Le regard plongé dans les immensités marines du Golfe, pense-t-il également à ceux qui l’ont trahi ? En privé, il regrette d’avoir été abandonné par le président français, Emmanuel Macron. Ses mots sont plus durs envers l’ancien socialiste Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères. Quant à ses pairs africains, ils n’ont eu aucun mal à accepter son sort et il en est conscient.

 

 

 

Certes, ses voisins de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ont entamé un bras-de-fer avec les putschistes, poussant à l’instauration d’une transition présidée par un civil. La Cedeao a même obtenu sa libération et son évacuation sanitaire vers ce palace du Golfe. Mais ne fallait-il pas attendre davantage des « camarades » Alpha Condé, Mahamadou Issoufou et Roch Marc Christian Kaboré ? Au lendemain du putsch du 18 août, ces trois présidents, membres comme lui de l’Internationale socialiste (IS), n’auraient-ils pas pu faire plus ?

Le 19 août, l’organisation a bien publié un communiqué réclamant le retour au pouvoir du camarade IBK : « Il est impératif que les dirigeants démocratiquement élus puissent reprendre leurs fonctions. » L’Internationale y affirmait que son secrétaire général, le Chilien Luis Ayala, et le président de son comité Afrique, le Malien Bokary Treta, suivaient de près la situation et n’accepteraient « jamais le renversement par la force des résultats du scrutin démocratique ». Mais le texte est passé inaperçu. « L’IS a fait le minimum syndical », déplore l’un de ses anciens hauts dirigeants africains.

 

« Impuissance générale »
« Qui a lu ce communiqué ? Si l’Internationale avait pu avoir une quelconque influence sur la situation au Mali et sur l’action d’IBK depuis des années, cela se saurait », glisse un ancien vice-président de l’organisation. À l’en croire, l’impuissance est générale. « En Guinée, le fait qu’Alpha Condé brigue un troisième mandat est contraire à nos valeurs. Mais, en dehors de l’initiative personnelle du président Issoufou, qui a pris position contre les troisièmes mandats, qu’a fait l’IS ? »

 

Un autre dirigeant s’interroge : « Nous ne sommes pas capables de nous faire entendre quand un de nos membres, en l’occurrence IBK, est renversé. Nous ne sommes pas davantage capables d’influencer un camarade, notamment Alpha Condé. Donc à quoi servons-nous ? » À cette question, notre premier interlocuteur répond : « À rien. L’Internationale n’existe plus, faute d’avoir su se renouveler. »

 

 

 

 

« Le passé est glorieux, se souvient le socialiste tchadien Saleh Kebzabo. Mais il n’y a pas eu les changements et les débats idéologiques nécessaires, et les grosses pointures ont disparu. » « Chez les Africains francophones, l’influence de l’Internationale ne fait que diminuer. Kaboré, au Burkina, a peu ou prou le même bilan qu’IBK. Il ne reste que Mahamadou Issoufou et Mohamed Bazoum au Niger qui pourraient peut-être porter le flambeau », analyse un ancien vice-président. Symbole de cette lente disparition : le comité Afrique de l’Internationale, censé tenir une rencontre annuelle, ne s’est pas réuni depuis décembre 2017. À l’époque, la Guinée avait annoncé vouloir recevoir la prochaine réunion. Alpha Condé n’a plus donné suite.

 

Tout a-t-il basculé en 2012 ?
Pour l’Internationale, déjà affaiblie par les Printemps arabes (lire encadré) et par la crise ivoirienne (le cas de Laurent Gbagbo l’a profondément divisée), tout a-t-il basculé en 2012 ? Cette année-là, à la fin du mois d’août, le monde socialiste a pourtant de quoi se réjouir. François Hollande et le Parti socialiste viennent de conquérir le pouvoir à Paris. Les camarades africains se réjouissent, espérant profiter des faveurs d’un « ami » à l’Élysée. Pour ceux qui ont fait leurs classes d’opposants en France, comme Alpha Condé et IBK, il y a de quoi avoir le sourire. Toutes ces années passées à fréquenter les réseaux du parti de la Rose n’auront pas été vaines.

 

 

 

Le socialiste centrafricain Martin Ziguélé se souvient de ses fréquents voyages à Paris. Dès les premières heures du quinquennat Hollande, plusieurs camarades ont particulièrement la cote : Thomas Mélonio, conseiller Afrique du président et ex-Monsieur Afrique du PS (après l’incontournable Guy Labertit, lire encadré), Harlem Désir et son directeur de cabinet, Maurice Braud, Jean-Yves Le Drian et ses collaborateurs, Cédric Lewandowski et Franck Paris. « Il y avait un réseau, mais on est restés sur notre faim », se remémore Martin Ziguélé. « On a vu la Françafrique, mais pas l’Internationale », tranche un ancien vice-président.

« Hollande s’est servi des réseaux socialistes comme d’un carnet d’adresses, mais l’Internationale, en tant qu’institution, n’a pas bénéficié de son élection. Elle a même explosé », ajoute cette dernière source. Le 30 août 2012, alors que s’ouvre le congrès de l’IS au Cap, en Afrique du Sud, Ségolène Royal, vice-présidente de l’organisation, représente le PS français. « Ségo » est un animal politique blessé. Elle vient d’être battue aux législatives dans son fief de Charente-Maritime, par un dissident du PS, Olivier Falorni. C’est au Cap qu’elle espère se relancer. Mais rien ne se passe comme prévu.

 

 

 

JA