Révision constitutionnelle au Togo: «C’est un coup de force du régime que nous combattons» Brigitte Adjamagbo-Johnson

Depuis que l’Assemblée nationale togolaise a adopté lundi 25 mars une nouvelle Constitution qui supprime la présidentielle au suffrage universel direct et qui donne tous les pouvoirs au chef du parti qui gagne les législatives, c’est le bras de fer entre pouvoir et opposition. L’opposante Brigitte Adjamagbo-Johnson, qui dirige la Convention démocratique des peuples africains (CDPA), et qui coordonne une coalition en vue des législatives du 20 avril, réagit à ce changement.

 

 
 

RFI : Brigitte Adjamagbo-Johnson, que pensez-vous de ce changement de Constitution ?

Brigitte Adjamagbo-Johnson : C’est un coup de force, un nouveau coup de force du régime que nous combattons et qui régente ce pays depuis bientôt 60 ans. C’est quelque chose qui est fait pour éviter le suffrage universel direct pour l’élection du président de la République, parce que le tenant du pouvoir sait très bien qu’il sera difficile de continuer à tricher, à tripatouiller les élections présidentielles. Il n’a jamais été élu, vous le savez. Et il sait que les Togolais l’attendent pour la prochaine élection. Voilà.

La disparition de l’élection présidentielle au suffrage universel direct, vous la regrettez ?

Absolument. C’est un droit dans toute démocratie, c’est un droit pour les citoyens d’élire le premier responsable du pays. Et si on devait aménager l’usage de ce droit-là, il faudrait que ce soit fait avec l’accord du peuple. C’est un changement de constitution et de régime qui a été fait en catimini, qui a été fait dans le dos du peuple. Et cela est totalement inacceptable.

Oui, mais en Afrique du Sud ou en Allemagne, le président est élu par les députés et ce sont tout de même des démocraties.

Vous avez tout à fait raison, mais voyez-vous, tout dépend du contexte et vous savez que le problème que nous avons au Togo, ce n’est pas de savoir quel est le type de régime démocratique qui est bon pour nous ou pas. Le problème, c’est que nous avons affaire à un système réfractaire à la démocratie et qui fait tout, depuis plusieurs années, pour empêcher l’alternance. Un système qui ne respecte aucune règle. On prétend quitter le régime semi-présidentiel pour le régime parlementaire, alors qu’on n’a jamais même respecté ou appliqué les règles de ce régime présidentiel-là. Et ce débat surréaliste a lieu dans un pays où l’on sait que les élections n’ont jamais été transparentes. Un pays où il y a plus d’une centaine de prisonniers politiques. Un pays où vos confrères journalistes n’ont pas le droit d’exercer. Tenez, en ce moment, il y en a un qui est en garde à vue, tout simplement parce qu’il a publié un article qui ne plaît pas au prince. Ce sont là les vrais problèmes du Togo. Ce n’est pas de savoir si le régime semi-présidentiel est bon ou pas. On fait de la diversion et on veut en même temps ruser pour se maintenir indéfiniment au pouvoir. Ça ne marchera pas.

Les partisans de cette nouvelle Constitution disent qu’avec ce nouveau régime parlementaire, l’Assemblée nationale deviendra le cœur du pouvoir, comme la Chambre des communes à Londres ou comme le Bundestag à Berlin.

Mais comment est-ce que vous n’arrivez pas à respecter un régime plus simple, aux règles plus simples comme le régime présidentiel ? Les tenants de cette réforme savent qu’ils sont en mission. Ils savent que c’est une ruse pour permettre au régime, à l’actuel tenant du pouvoir – qui est tenu de quitter le pouvoir après 2025 – de rester indéfiniment à la tête du pays. Et les Togolais ne sont pas dupes, je discute avec eux. Je viens de sortir d’une réunion avec une communauté et je vois comment mes compatriotes sont furieux et comment ils sont déterminés, d’une manière ou d’une autre, à répondre à ce coup de force-là, y compris à travers les futures élections législatives que nous attendons.

Pourquoi dites-vous que c’est une ruse du chef de l’État pour rester indéfiniment au pouvoir ?

C’est une ruse parce qu’il sait qu’il sera difficile pour lui, s’il devait y avoir à nouveau une élection présidentielle en 2025, se sachant d’avance vomi par le peuple, et sachant comment, en 2020, le peuple a mal ressenti ce vol des élections, il sait qu’il lui sera difficile en 2025 de recommencer la même chose. Et pour couper court à tout, l’astuce qui est trouvée, c’est de dire que le peuple n’élira plus le chef de l’État. C’est un Parlement qui élira le chef de l’État. Et on se prépare naturellement à frauder. Aux élections législatives, on se prépare à voler les résultats, comme d’habitude, pour avoir un Parlement qui soit acquis à la cause. Mais c’est là où, encore une fois, le régime se trompe. En fait, l’acte qui vient d’être posé est un acte irresponsable qui plonge davantage le Togo dans une crise, et il faut absolument que le chef de l’État se ravise et qu’il s’abstienne de promulguer cette Constitution, qui a été adoptée par une Assemblée illégitime. Une Assemblée considérée dès le départ par les Togolais, en 2018, comme une Assemblée nommée – puisque le régime est allé tout seul aux élections – et une Assemblée à ses bottes. Il faut absolument qu’il se ravise dans l’intérêt supérieur de ce pays et qu’il suive les recommandations des évêques du Togo, qui montrent la voie de la sagesse.

Alors, si cette Constitution est promulguée et si le parti au pouvoir Unir repasse le 20 avril prochain, le chef de l’État, Faure Gnassingbé, ne sera plus chef de l’État, il deviendra président du Conseil des ministres. Comment pensez-vous qu’il partagera le pouvoir à ce moment-là avec le nouveau président de la République ou la nouvelle présidente de la République ?

Écoutez, il y a trop de « si », voyez-vous… et nous ne voulons vraiment pas tomber dans le piège qui consisterait à nous imposer un débat sur la mise en œuvre de ce régime qu’on veut instaurer et qui n’est pas accepté. Le véritable débat aujourd’hui est de savoir si le régime a le droit de laisser se dérouler les choses selon cette procédure qui n’implique pas les Togolais. Cette procédure qui enlève aux Togolais le droit de se prononcer sur le régime politique qu’ils veulent pour leur pays. Et ça aussi, c’est inacceptable. C’est pour ça que nous nous battons. Nous disons que le vrai débat, c’est celui-là.

Ce futur président du Conseil des ministres sera élu par les députés. Or, cette année, Brigitte Adjamagbo-Johnson, à la différence de 2018, vous allez participer, à la tête de la DMP, la Dynamique pour la majorité du peuple, et comme d’autres grands partis, comme l’ANC (Alliance nationale pour le changement) de Jean-Pierre Fabre, aux législatives. Avez-vous l’espoir, le 20 avril prochain, d’obtenir suffisamment de sièges pour peser sur le choix de ce futur président du Conseil des ministres ?

C’est un défi. Un défi que nous devons tous relever. Et quelque part, les Togolais ont été réveillés et ils comprennent qu’une des voies pour contrer ce qui se fait, c’est de considérer les élections législatives à venir, tout comme les élections régionales, comme étant des élections capitales. Nous devons faire en sorte que les représentants du parti Unir et leurs amis, qui les ont aidés à opérer ce coup de force, soient éjectés des futures assemblées au niveau national, comme au niveau des régions, et c’est ce à quoi nous nous employons. Je sors d’une réunion avec une communauté, et j’ai dans mon propre parti des militants qui me disent : « nous n’étions pas d’accord avec votre ligne de participation à ces élections, mais je dois vous dire, avec cette nouvelle actualité, nous sommes 100% d’accord, nous irons voter », voilà.

Dans la nouvelle Constitution, le président du Conseil des ministres sera élu par les députés pour un mandat de 6 ans, mais il pourra éventuellement être renversé par ces mêmes députés à l’issue d’une motion de censure. Est-ce que cette hypothèse pourrait ouvrir le jeu démocratique à vos yeux ?

Ce que je peux vous dire, c’est que ce régime-là, au contraire, est porteur d’instabilité et complique davantage la situation du Togo, qui est un pays où il y a un système qui se prévaut du soutien de l’armée, de la mainmise sur les ressources du pays pour se maintenir. Dans ce contexte-là, nous allons droit vers l’aventure. Le régime parlementaire est un régime qui fonctionne bien, comme nous le voyons dans des pays ayant déjà une culture démocratique établie. Or, il se fait qu’au Togo, nous avons une minorité, mais une minorité forte, qui se bat bec et ongles contre la démocratie.

La nouvelle Constitution ayant été adoptée par l’Assemblée ce 25 mars 2024, le chef de l’État doit la promulguer dans les 15 jours qui suivent, c’est-à-dire d’ici au 8 avril prochain. Est-ce que cela change votre stratégie de campagne électorale ?

Écoutez, forcément, nous ferons campagne pour qu’aucun représentant de ce pouvoir-là ne soit élu. Nous ferons campagne pour que leurs amis ne soient pas élus. Les listes sont déjà publiées, mais il y a déjà des rapprochements entre partis de l’opposition et, forcément, nous devrons envisager au lendemain de ces élections-là de resserrer les rangs de l’opposition et d’avoir une majorité élargie, soudée, pour faire face aux turpitudes qui nous attendent.

Donc, cette nouvelle Constitution vous rapproche de l’ANC de Jean-Pierre Fabre ?

Quand le pays est en danger, les partis de l’opposition doivent tous, forcément, envisager au lendemain des élections d’aborder la vie politique en rangs serrés.

Vous reparlez-vous avec Jean-Pierre Fabre ?

Mais cela n’a aucune importance, Monsieur Boisbouvier, je ne sais pas pourquoi vous me posez cette question. En tant que responsable politique, au nom de l’intérêt supérieur, on a intérêt, on a le devoir de se parler, d’aller ensemble et de travailler ensemble.

 

Avec Rfi